The International Festival of Films on Art - 39th edition from March 16 to 28, 2021

« Filmer la danse » : entrevue avec Alexandre Paskanoï




Cette année, le festival a reçu un grand nombre de films qui traitent de la danse sous différents angles. La relation entre la danse et le cinéma remonte à l'invention des images animées. Les interprètes de danse figuraient parmi les premières figures filmées au début du cinéma, tandis que les comédies musicales hollywoodiennes des années 30 et le regain d'intérêt pour ce genre illustrent le mieux comment la danse et le cinéma peuvent s'allier. La danse est mouvement et génère un enchevêtrement de corps en mouvement et de musique rappelant ainsi la synergie des images et du son dans les films. La relation entre la danse et l'image en mouvement est donc une liaison naturelle, une relation qui a récemment fait son entrée dans les salles d'opéra et porté l'élégance des ballets et des danseurs à un public plus large. Les films constituent des archives de ces performances et permettent donc de les reproduire. Cependant, la relation entre la danse et le cinéma est beaucoup plus complexe, surtout en ce qui a trait à sa forme. Nous avons abordé ce sujet en compagnie d'Alexandre Paskanoï, réalisateur de The Challenging Dance, l'un des films inclus dans la programmation de la 38e édition du Festival.

 
Image extraite du film The Challenging Dance d'Alexandre Paskanoi

Alexandre, pensez-vous qu'il y ait une raison particulière derrière l’intérêt croissant pour les films sur la danse? La synergie entre l'art cinématographique et la danse peut-elle en dire davantage que les autres types de synergies artistiques ?

Effectivement, j'ai également remarqué cette tendance qu'il y a de plus en plus de danse et la représentation de la danse au cinéma, dans les publicités, ou dans les clips vidéo. Je trouve ça tout à fait normal et ça représente bien notre époque. 

Il y a beaucoup de nouveaux collectifs dans le milieu de la danse qui souhaitent s'exprimer. Par ailleurs, il y a beaucoup de vidéographes ou cinéastes qui veulent intégrer la danse dans leurs représentations. Cela résulte de collaborations et aussi du fait qu'avec la danse, on peut raconter une histoire sous un autre angle et apporter quelque chose de supplémentaire au narratif. Ça a été toujours le cas pour les clips vidéo, mais on le voit de plus en plus dans les publicités et au cinéma.

Il s'agit d'une très bonne synergie pour les artistes, selon moi. Pour les danseurs intégrer plusieurs arts tels la photo, la vidéo est la meilleure manière de montrer la danse et surtout les mouvements. C'est une fabuleuse manière de s'exprimer artistiquement.
 
S'agissant de votre référence à la représentation du mouvement, quels sont vos objectifs en lien avec la représentation du corps d'un danseur/danseuse ? Votre style se concentre-t-il sur des parties du corps ou des mouvements pour créer une représentation artistique et cinématographique de la danse ?
 
Oui, la représentation du corps des danseurs ou de la danse est l'essentielle en vidéo. Pour moi, il faut que ça soit en harmonie avec l'idée de départ et avec la danse. On peut parfois ainsi se focaliser sur les parties du corps pour donner une multitude de plans, pour donner une variété en quelque sorte, et ajouter un côté dynamique. Ce sont surtout les mouvements qui le détermineront.

Pour moi, la danse, la captation de la danse, c'est rechercher les meilleures représentations de chaque mouvement. C'est comme des accents, puisque certains mouvements sont plus intéressants que d’autres visuellement. Certains seront plus intéressants s'ils sont filmés de plain-pied ou selon un plan général, tels des sauts, des mouvements plus larges. Donc, il faut qu'il y ait une corrélation avec le concept, la danse, la structure de la danse et l'idée générale.

Dans une danse, ça peut être intéressant de montrer les parties du corps si c'est quelque chose de fluide et lent, dans le but de montrer les mouvements précis du corps. On peut aussi se focaliser sur le mouvement lui-même si c'est une danse très dynamique et rapide, avec un plan plus général.

S'exprimer artistiquement et représenter le mouvement c'est aussi établir une relation particulière avec la caméra. Dans votre travail, comment s'articule le dialogue entre le danseur/danseuse et la caméra ? Préférez-vous représenter les performances par une utilisation continue de la caméra ou le montage ?

C'est une très bonne question, car selon moi, cela dépend du concept même, car on peut représenter la danse avec des coupures au montage ou bien montrer la danse en une seule prise. C'est le concept qui compte. Il faut bien se préparer pour chaque tournage et de quelle manière on va procéder.

Donc, cela demande une grande collaboration avec les danseurs, et on pose les bases avant le tournage : comment les prises vont être faites. C'est surtout pour simplifier le travail, mais aussi pour bien atteindre nos objectifs. Ça dépend aussi de la danse, s'il y a une composante d’improvisation, il faut enregistrer un show ou faire une seule prise avec les mouvements de caméra. Sinon, il faut utiliser plusieurs caméras pour capter les angles, puis faire le montage.

Si c'est une danse chorégraphiée, on peut utiliser une caméra et faire plusieurs prises et ensuite faire un montage qui donne l'impression d'une multitude de caméras et d'angles. Donc, tout dépend du concept, de la vision artistique qui déterminent le dialogue entre les danseurs.

Vous avez abordé plusieurs techniques différentes et intéressantes. Or, ces techniques peuvent également avoir des finalités différentes, plus ou moins commerciales ou artistiques. Qu'est-ce qui distingue les techniques de captation commerciale des spectacles de danse et de votre travail ? Quels effets souhaitez-vous obtenir par rapport à une captation ?
 
Chaque captation est différente dépendamment qu’elle soit commerciale, artistique ou qu'il s'agisse d'un reportage. Dans le dernier cas c'est surtout la préparation qui va déterminer la manière dont on va faire la captation. On peut seulement se renseigner et tenter de prévoir qce que l'on va capter, car on ne sait pas forcémenent quelle danse on va filmer. Il faut se préparer, mais on ne peut rien faire durant le shooting : on ne sait pas ce qui va se passer.

Si la captation a une finalité commerciale, c'est l'inverse. On prépare la lumière, les mouvements et le cadrage : tout est contrôlé. Chaque technique sera différente, mais quoiqu'il arrive la préparation doit être optimale. Que le projet soit commercial, en studio, qu'il s'agisse d'un reportage ou d'un spectacle, l’essentiel d’une bonne captation demeure la préparation. 

Parlant de spectacles et de captations, il faut reconnaître qu'assister à un spectacle de danse en direct n'est pas comme regarder un corps danser sur un écran. En quoi les deux expériences sont-elles distinctes ?  

Effectivement, regarder un spectacle, est complètement différent du visionnement d'une vidéo sur un écran. Quand on regarde un spectacle, c’est comme si on était en train de lire un livre. On se l'imagine soi-même, on fait et on ajoute ses idées en regardant le spectacle. On devient en quelque sorte le créateur de son interprétation, de ses propres impressions, à travers son regard et sa façon d’écouter et de capter le spectacle.

On peut regarder et isoler certains mouvements, les différents danseurs et regarder l'oeuvre. On est en quelque sorte le metteur en scène et on n'a pas la possibilité d'échapper au spectacle sauf si on a des jumelles pour regarder ailleurs. On choisit ce que l'on regarde alors que dans la représentation artistique, sur l'écran, on regarde déjà les plans choisis par le metteur en scène, réalisateur ou caméraman.

Donc, on nous impose en quelque sorte la vision artistique des mouvements, des close-ups. Et cela raconte l'histoire d'une autre manière. Si on prend par exemple le même spectacle, la même danse, selon qu'on est présent physiquement ou que l'on le regarde sur écran, c'est une toute autre sensation qui peut mener à une interprétation complètement différente. 

À l’écran, l’interprétation est plus subjective. L'histoire peut être interprétée différemment par le réalisateur. Selon moi ce qui est transposé à l'écran est plus intéressant que l'interprétation sur scène, car l'approche, de même que l’aspect technique sont très différents. Cela influe directement sur la perception de l’image.



Vous avez souhaité que nous regardions ensemble des extraits vidéos lors de cet entretien.

Oui, il s’agit d'extraits vidéos que j'ai réalisés d'ailleurs. J'ai eu l'occasion de filmer plusieurs campagnes publicitaires avec des danseurs. Dans le premier cas,il s'agit d'une danse artistique à caractère royale ; c'est une danse qu'on a filmée en plusieurs prises avec une caméra et il y a eu une large part à l'improvisation. Cependant, la danse était plus ou moins structurée, ce qui a permis de faire des liaisons au montage. Il a un aspect très complexe avec l'improvisation, mais le résultat est intéressant.

Extrait 1 : 




Dans le deuxième extrait, on a eu recours à des danseurs dans un clip vidéo : une danseuse qui interprète le passage entre les deux mondes. Ici, la danse est fluide et la représentation vise à rendre le personnage mythique. 

Extrait 2 : 




Le troisième extrait est un exemple intéressant, avec les danseurs des Grands Ballets Canadiens de Montréal. C'était leur propre interprétation de la danse et on a pris comme cadre trois hôtels abandonnés dans le Vieux-Montréal. La complexité provient de l'obligation d'utiliser l'endroit tel quel, aet d'adapter la danse au lieu. Il fallait donc raconter l'histoire, voire inventer l'histoire sur place. Cet extrait montre comment on peut s'adapter aux conditions de lumière et comment on peut travailler dans un endroit qu'on ne peut pas forcément changer. Il faut l’interpréter d'une manière artistique.

Extrait 3 : 




Le quatrième extrait est un projet également mené avec les danseurs des Grands Ballets Canadiens de Montréal. Leurs oeuvres étaient déjà montées. Tout était synchronisé. Plusieurs prises ont été faites avec une seule caméra, avec un décor qui était déjà construit. Cela nous a ainsi permis de contrôler la lumière, l'environnement, les mouvements de la caméra. Cela a été relativement rapide au niveau du tournage. On a fait quatre scènes prises car la chorégraphie était relativement courte. Nous avons même pu “tricher” un peu pour donner de la profondeur : on pouvait déplacer les danseurs pour avoir plus d'espace, surtout pour les close-ups. On a recours à ces techniques là pour donner une vision plus intéressante de l'image et de la vidéo.

Extrait 4 : 




Ce cinquième extrait implique aussi les Grands Ballets Canadiens de Montréal. Il s'agit d'un reportage dans lequel je ne pouvais pas intervenir. Il fallait que je filme ce qui se déroulait sur scène en une seule prise, et ce, avec plusieurs caméras. Il est impossible d'avoir le contrôle sur la lumière ni sur la chorégraphie. Il fallait impérativement de filmer d'un seul coup. C'est donc une autre approche du tournage de la danse. 

Extrait 5 : 




Le sixième extrait est une publicité pour laquelle j'avais organisé deux sessions de tournage en studio. La première journée était reservée aux close-ups du couturier et des costumes. Le deuxième jour son concentrait sur le danseur des Grands Ballets Canadiens de Montréal. L'objectif était de montrer les univers de la couture et la danse qui sont très proches. L'idée était de montrer les mouvements similaires dans les domaunes de la danse et de la couture. Dans ce cas précis, on pouvait contrôler la lumière, les chorégraphies et on savait exactement ce qu'on devait faire. Cette approche est fort distincte des cas précédents : chaque élément avait été préétabli à l'aide d'un story-board.

Extrait 6 : 




Dans lce septième extrait, il s'agit d'un projet de documentaire portant sur la création d'une oeuvre destinée à la 38e édition du FIFA. Celle-ci retrace le parcours de Vanesa et son premier projet de création. C'est un reportage artistique qui reprend le même lieu, mais avec une lumière complètement différente. Dans ce film, je souhaitait montrer la répétition, le processus de répétition, avec multitude de plans. En réalité, j'ai fait plusieurs prises de la même partie avec un angle différent chaque fois. Cela m'a permis de faire l'ensemble du montage avec une multitude de plans.

Extrait 7 : 





L’équipe du FIFA remercie chaleureusement  Alexandre Paskanoï d’avoir alimenté cette belle réflexion qui démontre que la danse et le cinéma sont deux arts qui s’allient naturellement avec élégance.




À propos du réalisateur Alexandre Paskanoï

Alexandre Paskanoï est né à Minsk (Biélorussie) en 1980 et a débuté son parcours cinématographique à l'âge de douze ans, avec certains de ses travaux expérimentaux. Il réalise son premier clip à l'âge de quinze ans. Puis, il s'installe à Paris en 2001 pour suivre sa formation artistique. Pendant ce temps en France, il rencontre et assiste de nombreux photographes de mode. Il a ensuite navigué entre l'Europe et l'Amérique du Nord, de 2007 à 2009. Depuis qu’il a déménagé à Montréal, Alexandre poursuit ses projets dans l’univers du cinéma, de la mode et de l'industrie commerciale.

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Volet FIFA Connexions 


Suite à l’annulation en salles de la 38e édition du Festival International du Film sur l’Art en raison de la pandémie de COVID-19, FIFA Connexions n’a pas pu avoir lieu comme prévu. Compte tenu de la richesse du contenu recueilli et de l’expertise mise à contribution en amont de cet événement, Le FIFA propose une alternative permettant aux festivaliers de profiter de l’apport qu’offre le volet FIFA Connexions. 

Dans ce contexte exceptionnel, Le FIFA souhaite faire vivre FIFA Connexions dans un format accessible à tous, en ligne. Certains panélistes ont montré leur intérêt à prendre position sur les enjeux abordés lors des différents panels. C’est ainsi que plusieurs entrevues ont été réalisées afin d’en connaître davantage sur les enjeux qui étaient prévus d’être abordés avec le public lors de la 38e édition. 




À propos de Paolo Saporito, chargé de projet pour FIFA Connexions 

Paolo est titulaire d'un doctorat en études italiennes de l'Université McGill. Sa recherche se concentre sur l'étude des formes collectives d'activisme artistique et culturel, en particulier dans le domaine des médias numériques. Pendant les années de son doctorat, Paolo a enseigné des cours sur le cinéma italien à l'Université McGill et à l'Institut culturel italien de Montréal. Il a également supervisé l'organisation de conférences et, particulièrement, le cycle d'événements The Long 1950s: Popular Culture and the (Un)Making of Italian Identity (2016-17).




À propos d'Emilie Boivin-Deroy, Coordonnatrice de FIFA Connexions

Émilie est finissante du baccalauréat en communication marketing de l’École des sciences de la gestion de l'UQAM (ESG). Ses domaines de prédilection sont le marketing expérientiel, le « branding » et l’élaboration de créatifs, avec une spécialisation en numérique et médias interactifs. Au cours de ses études, elle a réalisé de la planification de projets et créé différents produits (vidéos, créatifs numérique, créatifs interactifs et plus encore). Ses créations sont en lien avec des campagnes de marketing intégrées et publicitaires, d'images de marque, des vidéos, des analyses de comportements du consommateur, des plans média ainsi que des plans de communication.