Le Festival International du Film sur l'Art - 39e édition du 16 au 28 mars 2021

« Diffusion à l'époque numérique » : entrevue avec Florence Lamothe | Tënk Canada




Jamais, comme en ces temps de distanciation sociale, notre vie et nos habitudes n'ont autant dépendu de la technologie et des possibilités de création, de production et de circulation de contenu via les réseaux en ligne. Pour la première fois de son histoire, le FIFA a organisé une édition en ligne et expérimenté l'organisation d'un festival de films numérique. Dans ce contexte exceptionnel, nous avons donc demandé aux participants de FIFA Connexions comment les nouvelles technologies affectent la diffusion des films et le financement des projets artistiques. Nous en avons parlé avec Florence Lamothe, coordinatrice générale des acquisitions pour Tënk Canada. 
 
Les nouvelles initiatives de diffusion et plateformes médiatiques qui facilitent la rencontre entre l'art, sa représentation filmique et les médias contemporains sont nombreuses et différentes. Les cinéastes, distributeurs et diffuseurs travaillent actuellement à la conception de nouvelles formules commerciales pour favoriser cette rencontre (qu'il s'agisse, par exemple, d'abonnements mensuels ou annuels, de forfaits à la demande ou d'accès gratuit) et assurer la satisfaction de leurs clients et développer leurs affaires. Le numérique ouvre potentiellement les activités de production, de diffusion et de distribution à une dimension globale: cette ouverture a-t-elle changé la mission de votre entreprise ? Comment définiriez-vous la dimension de votre travail: global, local ? Est-il toujours judicieux de parler de formes d'intervention et de projets culturels ayant de fortes racines locales ?
 
Étant une plateforme de diffusion numérique, nous nous trouvons être un peu l’expression de ces changements que le numérique apporte au secteur de la diffusion. Dans notre expérience, l’ancrage territorial et local reste déterminant dans notre pratique, la spécificité du projet Tënk nous amène dès le départ à nous poser cette question.
 
La plateforme Tënk est d’abord née en France. Lorsque nous nous sommes intéressé.es à l’idée de lancer le projet au Québec, nous nous sommes demandé.es sur quelles bases nous allions exporter et nous approprier Tënk. Dans les faits, la société française aurait simplement pu élargir son activité de diffusion en négociant les droits des films pour le Canada. Le projet aurait pu être complètement global. Or, il nous apparaissait essentiel d’adapter le projet pour plusieurs raisons. D’abord, les enjeux de diffusion n’allaient pas être exactement les mêmes, mais surtout, nous nous adressions à un public différent. Dans cette optique, il fallait pouvoir repenser la manière dont on s’adresserait à celui-ci et ce qu’on souhaitait spécifiquement lui offrir en termes de contenu culturel. La programmation serait forcément plus intéressante si elle était réfléchie pour faire écho aux sensibilités nationales. Il nous fallait, pour cela, que les programmateurs et programmatrices soient d’ici. 
 
Aussi, nous avons toujours eu le désir que Tënk soit un élément de réponse à la crise de la diffusion du documentaire d’auteur. Simplement exporter le projet, tel quel, de France, aurait donné un Tënk quelque peu désincarné. Nous souhaitions pouvoir être engagé.es dans le milieu et pouvoir répondre aux enjeux propres au Québec. Parallèlement, nous désirions aussi que le milieu documentaire s’engage avec Tënk et que l’ensemble de la communauté puisse bénéficier de cet « outil » de diffusion. Dans la genèse du projet, il y a l’idée fondamentale du soutien aux artistes et à toute la filière documentaire par le biais de la diffusion. Nous avons une certaine vision politique et sociale de Tënk. Tënk comme objet politique, il fallait donc nécessairement être ancré localement. C’est pourquoi nous avons créé une coopérative de solidarité. 

Parler de diffusion à l'ère numérique signifie également réfléchir à la façon dont les technologies peuvent compromettre ce processus et faciliter les formes de copie qui violent les droits des réalisateurs avec lesquels vous collaborez. Les méthodes peer-2-peer qui violent les lois sur le droit d'auteur posent-elles un problème pour vos initiatives ? Oui, non, pourquoi ?
 
Évidemment, le peer-2-peer n’est pas, du moins à première vue, à l’avantage de beaucoup d’acteurs dans le secteur culturel, si ce n’est le public et les consommateurs. Cela dépend aussi évidemment de la conception philosophique que l’on se fait de l’accès à l’art et des droits d’auteur.
 
Cela dit, nous ne pensons pas être si affecté.es par le peer-2-peer, pour différentes raisons. D’abord, nous misons sur l’éditorialisation et c’est la valeur ajoutée du service que nous prodiguons.  Effectivement, nous sortons de la logique des catalogues immenses pour qui le but premier est d’offrir un accès aux œuvres sans médiation culturelle. Or, dans l’infinité des contenus culturels offerts sur le web, il peut être difficile de s’y retrouver. Ce que Tënk offre, c’est une proposition éditoriale signée, minutieusement réfléchie et cohérente. Nous nous rapprochons, en ce sens, du travail que fait un festival.  Avec le travail de nos programmateurs et programmatrices, nous revenons aussi, en un certain sens, à la relation affinitaire qui peut se développer entre un libraire et une personne : la recommandation est d’abord humaine. Aussi, un élément déterminant dans notre cas, c’est que nous offrons pour beaucoup du contenu très difficilement trouvable sur le web, si ce n’est parfois complètement inaccessible. Ces éléments relativisent la pratique du peer-2-peer dans notre cas… puisqu’il faut dans un premier temps connaître l’existence de ces œuvres ! 
 
D'après ce que vous me dites, il semble que vous vous souciez particulièrement de la relation avec votre public, ou du moins avec le public des films que vous distribuez. Quel rôle le public, le spectateur, joue-t-il dans votre travail ? Comment voyez-vous le spectateur : comme un récepteur passif du contenu ou comme une figure qui participe à sa création ? Essayez-vous de construire une relation continue et fidèle (abonnements) ou visez-vous à obtenir un maximum de résultats avec des publics occasionnels (pay-per-view) ? Votre objectif atteint-il un public spécifique ou visez-vous la diversification ? Quelles stratégies mettez-vous en place pour atteindre votre objectif ?
 
En tant que diffuseur, il serait difficile de répondre que le public n’est pas central à notre travail. Nous le souhaitons assez investi et travaillons actuellement à la mise en place de fonctionnalités sur le site qui permettra d’interpeller davantage nos abonné.e.s. 
 
Si nous cherchons certes à fidéliser un public, nous savons bien que les habitudes d’écoute et de consommation en ligne sont de plus en plus fragmentées et éclatées. Notre modèle est celui de l’abonnement qui, par définition, semble nécessiter et impliquer une fidélité du public. Or, avec la multiplication des plateformes SVàD la réalité est autre. Effectivement, le public papillonne de plus en plus d’un service de diffusion à l’autre, variant constamment les abonnements auxquels il souscrit. 
 
Quant au public que nous ciblons, il faut mentionner d’entrée de jeu que Tënk, de par sa diffusion de documentaires d’auteur uniquement, est une plateforme assez nichée. Cela dit, notre but est de démocratiser l’accès au documentaire et de le faire découvrir à un large pan de la population, car nous croyons que cette forme d’art peut vraiment toucher tout le monde. Nous nous donnons donc pour mission « d’inventer des publics », toujours dans le but de faire découvrir le documentaire d’auteur comme forme d’art nécessaire. La médiation culturelle et la curation sont donc deux aspects très importants pour nous, car il nous faut nécessairement accompagner ces publics. Pour ce faire, nous souhaitons donc atteindre dans un premier temps notre public cible, les convertis, les aficionados du documentaire d’auteur. Ils constitueront la base des abonné.e.s de Tënk et seront les premiers à nous aider à atteindre une certaine autonomie financière. Une fois ce premier cercle atteint, nous tenterons progressivement d’élargir notre audience. 

Je m'inspire de votre lien entre la prise en charge du public et la gestion financière d'une initiative de distribution et de diffusion. Je ne fais aucune découverte quand je dis qu’une caractéristique commune à de nombreuses formes artistiques, y compris le cinéma, est la capacité de raconter des histoires. Quelles histoires (ou projets) obtiennent plus facilement un soutien financier dans le monde d'aujourd'hui et lesquelles, au contraire, décidez-vous de promouvoir et de soutenir dans votre travail.  Quelles histoires contribuez-vous à travers votre entreprise ? 
 
En diffusant du documentaire d’auteur, nous faisons le choix de défendre une forme d’art fragilisée. Si les études démontrent que le métier de documentariste est en péril et que les conditions pour le pratiquer sont extrêmement précaires, cela permet alors de solliciter l’inventivité des créateurs qui doivent travailler avec très peu de moyens. Il s’en trouve que le documentaire d’auteur est très éclaté dans ses diverses formes qui sont extrêmement créatives. 
 
Dans toute la complexité que sous-tend la notion de documentaire d’auteur, nous pouvons dire qu’il donne à voir des regards subjectifs, sensibles et généralement réfléchis. Le documentaire de création a pour fonction de documenter le réel en faisant appel à l’intelligence sensible. Pour nous, ces œuvres, qui s’inscrivent dans la lenteur, sont un contrepoids essentiel à la frénésie du monde actuel. Nous les croyons essentielles ; leur juste diffusion nous apparaît donc une nécessité et nous en faisons notre mission.




À propos de Florence Lamothe, coordinatrice générale des acquisitions pour Tënk Canada  
Florence Lamothe a complété des études en sciences politiques et communication. Elle est allée travailler à Lussas, dans le village documentaire pour la plateforme française de diffusion de documentaire d'auteur, Tënk. Depuis deux ans, elle développe le projet de Tënk au Canada, avec ses collègues Naomie-Décarie Daigneault et Jason Burnham, en tant coordinatrice générale des acquisitions.

À propos de Tënk Canada
Tënk est une plateforme de diffusion de documentaires d’auteur sur abonnement. Chaque semaine, 5 nouveaux films sont mis en ligne et restent accessibles pendant deux mois. Les abonné.e.s ont ainsi accès à plus de 40 œuvres en tout temps. La proposition éditoriale est soigneusement concoctée par des professionnels et amoureux du genre. Tënk souhaite faire découvrir le meilleur du documentaire, d’ici et d’ailleurs, sous toutes ses coutures. L’offre est accessible sur tout le territoire canadien.

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Volet FIFA Connexions 


Suite à l’annulation en salles de la 38e édition du Festival International du Film sur l’Art  en raison de la pandémie de COVID-19, FIFA Connexions n’a pas pu avoir lieu comme prévu. Compte tenu de la richesse du contenu recueilli et de l’expertise mise à contribution en amont de cet événement, Le FIFA propose une alternative permettant aux festivaliers de profiter de l’apport qu’offre le volet FIFA Connexions. 

Dans ce contexte exceptionnel, Le FIFA souhaite faire vivre FIFA Connexions dans un format accessible à tous, en ligne. Certains panélistes ont montré leur intérêt à prendre position sur les enjeux abordés lors des différents panels. C’est ainsi que plusieurs entrevues ont été réalisées afin d’en connaître davantage sur les enjeux qui étaient prévus d’être abordés avec le public lors de la 38e édition



À propos de Paolo Saporito, chargé de projet du volet FIFA Connexions 

Paolo est titulaire d'un doctorat en études italiennes de l'Université McGill. Sa recherche se concentre sur l'étude des formes collectives d'activisme artistique et culturel, en particulier dans le domaine des médias numériques. Pendant les années de son doctorat, Paolo a enseigné des cours sur le cinéma italien à l'Université McGill et à l'Institut culturel italien de Montréal. Il a également supervisé l'organisation de conférences et, particulièrement, le cycle d'événements "The Long 1950s: Popular Culture and the (Un)Making of Italian Identity" (2016-17).



À propos de Emilie Boivin-Deroy, Coordonnatrice aux communications du FIFA Connexions

Emilie est finissante du baccalauréat en communication marketing de l’École des sciences de la gestion de l'UQAM (ESG). Ses domaines de prédilection sont le marketing expérientiel, le « branding » et l’élaboration de créatifs, avec une spécialisation en numérique et médias interactifs. Au cours de ses études, elle a réalisé de la planification de projets et créé différents produits (vidéos, créatifs numérique, créatifs interactifs et plus encore). Ses créations sont en lien avec des campagnes de marketing intégrées et publicitaires, d'images de marque, des vidéos, des analyses de comportements du consommateur, des plans média ainsi que des plans de communication.